Un médecin.

Hier matin, à onze heure tapante, j’étais dans la salle d’attente de ce cabinet médical que je connaissais pour m’y être rendu avec Joseph l’année dernière ou l’année d’avant. C’est un vieux docteur, proche de la retraite et qui exerce un peu en dilettante, qui m’a reçu. Plus petit que moi, encore très brun, avec des manières anciennes, il portait un pantalon noir, une vieille chemise d’un blanc de craie et drapée par dessus une écharpe élimée. L’ensemble lui donnait une classe folle. Il avait la poignée de main un peu écrasante, comme beaucoup de ses confrères. De l’autre main, il m’a propulsé vers son cabinet avec une amicale bourrade. « C’est au fond, à gauche ».

Je lui ai parlé de la toux qui me déchire les bronches depuis trois semaines, des violents maux de ventre, de mon sommeil qui fout le camp. Et de l’autre-là, de celle qui me tombe dessus dès que je baisse la garde et qui a fichtrement réussi son come-back ces jours-ci.

Je lui ai montré mes bras. C’était la première fois.

« Je ne vous connais pas mais… » Il m’a dit qu’il était avare en arrêt, mais qu’il voulait bien me donner quelques jours. Mais qu’il allait sans doute falloir des mois, un an peut être.

Il m’a parlé de cette métaphore freudienne de la conférence, celle du professeur en chaire qui s’adresse à l’assistance et qui est interrompue toute les cinq minutes par un gus pas très discret qui fait des réflexions saugrenues quoique pertinentes à voix haute. Evidemment, au bout d’un moment, le conférencier exige que le perturbateur quitte la salle et de fait, l’homme est vidé manu militari, et notre enseignant reprend alors le fil de son discours. Sauf que. Sauf que l’autre est là, dehors, dans l’ombre, et dans l’esprit du professeur se fait jour petit à petit, l’idée que l’énergumène va se mettre à tambouriner à la porte d’une minute à l’autre. Alors insidieusement, le discours s’altère, s’accélère, se modifie parce que le professeur est perturbé et le public commence à s’en rendre compte. Les gens s’agitent, se dissipent et chuchotent. Le gêneur a disparu, tout devrait rentrer dans l’ordre mais la conférence n’est plus la même.

J’ai pleuré. « Mais pourquoi voulez-vous que personne ne comprenne ? »

Je lui ai dit ma peur de retourner au turbin, à la mine. Il m’a parlé de son père, ingénieur aux mines justement, des Cévennes (sa mère n’aurait jamais supporté Decazeville) et de ces hommes à la vie rude qui aimaient leur métier. « Comme quoi ». Il ne savait pas trop pourquoi il me racontait tout ça.

Je l’ai remercié. « Bah, en vrai, je suis un vrai con, pas facile à vivre en plus. »

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8 réflexions au sujet de « Un médecin. »

  1. Adèle

    Comme je la connais, moi aussi, la grande porteuse du souci rongeur… je fais des crises d’angoisse invalidantes depuis si longtemps que je ne sais plus, parfois, pourquoi je m’accroche. Mais je m’accroche quand même…
    Tu as une belle plume. Je pense à toi.

    Répondre
    1. Fileuse Auteur de l’article

      Merci, merci. J’arrive à jongler avec tout ça en me bricolant une sorte de boîte à outils mentale mais je crois que même avec de l’astuce, le bricolage ça ne fait qu’un temps… Il ne faut pas hésiter à se faire aider par un tiers, hélas, il n’est pas simple d’être juge et partie. Surtout dans ce genre de cas.
      J’espère que de ton côté ça va. Tiens bon !

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    1. Fileuse Auteur de l’article

      C’est une vieille compagne de route dont il va falloir se détacher : le côté vicieux de ce genre de tare, c’est que ça finit plus ou moins par te tenir compagnie et que le vide est (aussi) une angoisse. Tant pis.

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  2. Eliness

    C’est lorsqu’on ne s’y attend pas qu’on fait les rencontres dont on a le plus besoin… Celle-ci a eu l’air d’être très forte, et malgré la pesanteur des sujets abordés, je la trouve très belle. Courage Fileuse pour combattre ce qui te ronge, je te souhaite fort de réussir à dompter la bête et espère que tu te prends le temps de panser tes plaies.

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    1. Fileuse Auteur de l’article

      L’avantage des enfants, c’est que ça te pousse en avant : même pour ça. Je m’en sortirai pour eux.
      Après, c’est quelque chose de très (trop) ancien. Je sais que ce ne sera pas forcément simple.

      Répondre

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