AE n°3 : 14 fois vers le même objet

Toujours l’atelier d’écriture, toujours avec François Bon. A partir de la poésie de Francis Ponge et en particulier du texte L’œillet, choisir un objet et tenter d’en faire le tour, en quatorze fragments. J’ai choisi celui qui ne quitte jamais ma table basse et mon sac à main : mon crochet. Attention pavé !

crochet

1) C’est un fin bâtonnet rectiligne, plus ou moins modulé selon les marques, dont l’extrémité soudain s’affine et se replie sur elle-même. La flexion elle-même possède quelque chose de contrit et de menaçant. De profil, on dirait un cheval de parade, de face, une lance africaine.

2) L’outil est beau, poli sous tout les angles, il épouse la main sans a coup. La tige est légèrement rabotée sur deux faces. Sur la face avant, fronton majuscule, on lit le mot PHILDAR (boutiques de province désertes, laines trop chères). Face arrière, l’industrieuse lira l’indispensable nombre décimal garantissant le bien fondé de son choix technique (ici : 6,0).

3) Contrairement aux aiguilles à tricoter qui se promènent en double, sont impossibles à ranger, difficiles à manier, qui à l’usage fatiguent les bras et crispent le dos, le crochet n’engage que la main. Les seuls mouvements requis sont une douce rotation du poignet et une oscillation, verticale et régulière. Le geste est lié, souple, menu (loin des hoquets cathartiques du tricot). C’est reposant, une berceuse, ça ronronne. Et inexorablement le fil se dévide, les mailles s’accumulent et s’entr’accrochent, alternant la raideur des nœuds et des brèches franches (bride, double bride, maille serrée). L’ouvrage monte comme un régiment d’infanterie. Efficacité de cette petite chose si vite rangée.

4) « Grosse aiguille, tige de métal, de bois, d’ivoire dont une extrémité est recourbée pour accrocher la laine, le fil, en vue de permettre l’exécution d’ouvrages de couture. » Trésor de la langue française informatisé.

5) En bois, en plastique, en métal. Artisanal, industriel, unique, de série. Colorés, bariolés, neutres. De 0,5 à 20 millimètres. De moins d’un euros à plus de quatre-vingt pour les étuis de luxe. Le tout est de trouver le sien. La chose est d’importance, rien de plus pénible qu’un crochet qu’on ne sente pas (il est des crochets comme des crayons et des tournevis).

6) Neutre. Gris argent métal. Outil chirurgical, mécanique, ciseau du sculpteur. Rigueur et industrie. Pas de frivolités (en matière de fils et de points, tout est permis : textures, couleurs, palanquées de nœuds, mailles en pagaille, excès des brides, outrances des jours).

7) Le temps. Le fil. Le crochet. Et tirer d’un objet si petit une couverture. Outil d’ampleur et de précision.

8) J’aime le poids du métal qui lestant la main, amplifie le geste. Nulle aspérité ou la laine s’accroche agaçant l’ouvrière, musique des mailles, souple et sans à coup.

9) Dans la pochette du sac à main, il s’aligne avec deux ou trois de ses semblables. Sourire intérieur. Le crochet comme farce sagement rangé près du smartphone. Il fait briller les yeux des aïeules dans les salles d’attente. Tout l’or du monde.

10) Les crochets se reconnaissent et se classent avec des nombres, comme les clefs Allen et les joueurs de foot. Sauf que le vice est poussé jusqu’à l’emploi de la décimale, achevant de perdre dans la mercerie la néophyte en quête d’instrument. Au début, le plus souvent, il suffit de se laisser guider par les instructions inscrites sur la bande de papier ceinturant la pelote. Le temps passe et c’est plus compliqué : le calibre choisit variera sensiblement selon le fil donc, mais aussi l’ouvrage à venir, les habitudes et l’habileté de l’acheteuse.

11) A la gare, chez le médecin, dans le train, en attendant la fin d’une averse, sur le canapé, chez l’étiopathe, la sage-femme ou le dentiste, en écoutant la radio, sur Instagram, à la banque, dans mon lit, au soleil, sous un porche de cathédrale, pendant le journal télévisé, en surfant sur le net, la nuit, au bord d’une rivière, pendant qu’un plat cuit au four, en téléphonant. Partout, tout le temps (un peu comme les livres)

12) Crochet en métal PHILDAR, taille 6,0, valeur 1,5€ (non négociée). Acheté à la Brocante du Fil d’Onet-Le-Château (12000, Aveyron), le dimanche de la Pentecôte, sur le stand (situé près de la porte du gymnase) de Madame Z… , 57 ans environ, charmante mais dure en affaire, au sein d’un lot comprenant neuf pelotes de mohair, un autre crochet taille 3,5, deux passe-laines et plusieurs modèles de napperons un peu ringards que j’ai pris pour lui faire plaisir.

13) La laine : n°4 ou 6 et nombres supérieurs.

Fil de coton : du n°4 au n°3, selon le fil, l’ouvrière, et l’effet désiré.

Dentelle, fil fin : petits calibres (pas mon domaine car pas la patience et myope de surcroît)

14) « Ah le point de pensée ! Et j’en ai fait des napperons… Ma pauvre maintenant avec mon arthrite. Une jeune comme vous, c’est drôle. Une paire de chaussons, c’est une bonne idée (et c’est pour quand au fait ?) Montrez un peu voir… Moi, je serai vous, j’aurai tout recommencé. »

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4 réflexions au sujet de « AE n°3 : 14 fois vers le même objet »

  1. Léonie

    Bravo, j’admire ! De Ponge, j’avais appris le poème « l’orange » par cœur, pour le plaisir, mais il faudrait que je révise. Et je ne peux voir une huître sans penser au  » monde opiniâtrement clos » qui me fait toujours rire tant c’est juste.
    Bon crochet

    Répondre
    1. Fileuse Auteur de l’article

      Merci ! Moi aussi j’aime bien apprendre certains textes par cœur. Je me rappelle encore un peu de La Rose et le réséda d’Aragon et de la première scène du Cid…

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  2. marie

    J’adore ton texte ! Ca me fait aussi penser à Ponge, adoré au lycée… et tes descriptions me donnent envie d’essayer, le tricot ça commence à rouler mais jamais essayé le crochet.

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    1. Fileuse Auteur de l’article

      J’ai étudié Ponge aussi. A l’époque, j’ai détesté, ça résonnait bizarre. Et puis, de relectures, en relectures, j’ai fini par lui trouver beaucoup de charme et de vérité !
      Le tricot, j’ai laissé tombé après avoir fait un énooooorme trou dans l’échantillon de jersey que j’avais passé l’après midi à tricoter…

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